mercredi 4 février 2015

"Charlie", ou l’oraison funèbre d’une nation agonisante

On ne compte plus les observateurs qui se sont réjouis des nombreuses manifestations populaires spontanées ayant fait suite aux attentats terroristes de la seconde semaine de janvier. « Sursaut démocratique », « électrochoc républicain », les formules chocs furent presque aussi nombreuses que les nouveaux lecteurs d’un journal satyrique que plus personne ne lisait mais que tous sont désormais prêts à défendre becs et ongles. Pourtant, le mouvement « Charlie » n’a rien d’un renouveau de la nation, et ce qu’il annonce n’a rien non plus de réjouissant.


En effet, si les émeutes de novembre 2005, objets d’une amnésie collective irresponsable et funeste, constituèrent les derniers feux d’alarme d’une France exposée au péril d’une fissuration irrémédiable, les mobilisations émotionnelles de masse auxquelles nous venons d’assister attestent de l’état névrotique dépassé de notre pays. La France souffre d’une psychose collective morbide provoquée par la contradiction fondamentale entre son héritage révolutionnaire constitutif de sa culture populaire la plus essentielle et les impératifs de la mondialisation telle qu’elle est imposée aux français depuis trente ans par leurs propres « élites ». L’incapacité des français à résoudre cette contradiction fondamentale est flagrante et présage que le pire est à venir, l’autodestruction étant une solution malheureusement trop fréquemment constatée à l’occasion de ce type de névrose, à l’image de ces homosexuels qui finissent par opter pour le suicide, non suites aux pressions ou aux violences de l’entourage, mais parce que fondamentalement inaptes à résoudre la contradiction entre une nature constatée, subie et un système de valeurs établi de façon plus précoce où l’homosexualité a été conceptualisée comme « déviante » ou « perverse ».


Le mythe français des relations sociales est basé sur un égalitarisme aux forts accents totalitaires. Au-dessus de la ligne républicaine, aucune tête ne doit dépasser. Ce mythe n’est pas anodin, il fut forgé dans le sang de dizaines de milliers de guillotinés et inculqué depuis à toutes les générations de petits français jusqu’à nos jours. Le sang qui fut versé et dans lequel ce mythe a été forgé lui donne une dimension sacrée dans l'imaginaire collectif de notre pays. Les français acceptent plus ou moins que la liberté soit à géométrie variable en fonction du portefeuille ou des opinions politiques et que la fraternité soit surtout un vœu pieux, un reliquat de vieille morale cléricale, mais on ne saurait toucher ni transiger avec l’Egalité, valeur totémique et Tabou dans la société. 
 

Le problème, c’est que cette égalité mythique et archétypale baignant l’inconscient collectif français a enfanté un moule social assimilationniste où l’individu et ses nombreuses particularités doit se fondre tout entier dans le modèle jacobin du « citoyen », où la laïcité est perçue comme une exigence de secret absolu et obligatoire sur toutes les convictions intimes. Or ce modèle n’est pas compatible avec l'imaginaire collectif du modèle économique ultralibéral qui s’est développé depuis trente ans sous le terme « mondialisation ». Cette mondialisation implique comme condition sine qua none à la mise en place d’un marché de libre-échange dérégulé la destruction de tout mythe collectif non basé sur les rapports marchands, au profit de l’expression de tous les désirs infantiles égoïstes de chaque individu, formant ainsi ce qu’on nomme la « demande », à laquelle le marché va répondre par une « offre ». 
 

Dans le système ultralibéral anglo-saxon, les rapports sociaux sont des contrats commerciaux, chaque partie ayant des obligations respectives au bon déroulement du « deal ». L’individu prôné par ce modèle sociétal n’est pas le « citoyen », mais le « consommateur ». Promu par l’hyper-classe mondialisée qui ne cesse d’augmenter ses profits grâce à ce modèle économique basée sur la guerre aux plus faibles et la déportation massive des classes laborieuses, l’Homme nouveau souhaité par le village marchand global est un être sans passé, sans racines, sans patrie, sans famille, sans genre, débarrassé de tout mythe collectif pouvant parasiter sa seule et unique fonction souhaitée : l’acte d’achat compulsif, soigneusement mis en scène par l’angoisse générée par le système de contrôle social des médias et des nouvelles technologies. Uniquement penché sur ses désirs égoïstes, plongé dans une immaturité affective et sociale prolongée, à l’écoute de ses petites particularités qu’il croit unique – alors qu’elles se répètent à l’infini dans l’univers narcissique tissé autour de lui par le Marché – le robot acheteur devient le cœur de cible idéal pour les ingénieurs marketing dont la fonction principal est de renouveler sans cesses les lubies consuméristes qui le dominent entièrement et lui font dépenser la moitié de son salaire dans des vêtements médiocres fabriqués par des enfants en Asie, ou des gadgets technologiques dénués de toute fonction, si ce n'est développer de nouvelles manies égoïstes et mercantiles.


Les êtres humains sont grégaires et l’idéal du nouveau bourgeois acculturé, nomade chic et connecté du loft de centre-ville n'étant de toutes façon pas à la portée des bourses des classes populaires, on assiste donc à un phénomène de regroupement ethnique et religieux au fur et à mesure qu’on s’éloigne des centres-villes de toutes les grandes villes du monde, ces nouveaux fiefs de l’hyper-classe 2.0 bâtis à grands renforts de spéculation immobilière. Les français de souche se réfugient dans les zones pavillonnaires périphériques qui métastasent toutes les communes à portée de carburant des zones d'emploi, emplis de la nostalgie du village de leur enfance tandis que les musulmans veulent vivre comme « au bon vieux temps du bled » avec les éléments symboliques associés : la mosquée (la sphère religieuse), les femmes voilées (la sphère des relations sociales), l’école coranique (la sphère de l’éducation et de la transmission du modèle culturel).


Ces regroupements sont tolérés parce que leur dimension culturelle n’est qu’un ersatz pathétique, bâti autour de souvenirs fantasmés du bled ou de l'école communale, et qu’ils permettent d’ouvrir de nouveaux marchés (le business du halal, du casher, du terroir, etc) et que les différentes communautés sont contrôlées par leur mise en concurrence dans leur relation commerciale avec l’Etat (les quotas ethniques dans l’administration) ou avec les collectivités territoriales (les subventions aux associations folkloriques ou culturelles).


En France, on fustige régulièrement le communautarisme mais peu de gens ont compris qu’il est consubstantiel au libéralisme. Nous nous retrouvons ainsi dans une situation inextricable et suicidaire : d’un côté tous nos dirigeants sont favorables au libéralisme anglo-saxon et nous expliquent que nous n’avons pas le choix (c'est la mondialisation ou la mort), de l’autre on cherche à maintenir un modèle assimilationniste républicain typiquement français qui est contraire à la vision du monde imposée et requise par la mondialisation. D’où l’incompréhension grandissante entre de plus en plus de pays étrangers et les français au sujet de la « laïcité » et des blasphèmes religieux que cette forme d'égalitarisme totalitaire est censée autoriser (alors que cela relève plutôt de la « liberté d'expression », définie aux USA par l'un des premiers amendements de la constitution américaine). 
 

Face à cette contradiction interne fondamentale et morbide, il y a peu d'alternatives. Soit la France assume sa nature profonde et fait son coming-out en proclamant à la face du monde qu’elle est hostile à la mondialisation et au déracinement culturel qu’elle implique, entraînant dans son sillage d'autre réfractaires potentiels, soit elle accepte d’abandonner son moule citoyen et son héritage assimilationniste séculaire en s’ouvrant au communautarisme et au consumérisme réglant les moindres aspects du pacte social.


Le premier point est impossible sans soulèvement populaire et destitution forcée du gouvernement. Notre classe politique est inféodée à la mondialisation, à son modèle de nomade futuriste et aux groupes financiers qui la soutiennent depuis plusieurs décennies. Le second point est favorisé par nos élites depuis une dizaine d’années mais le mouvement « Charlie » vient de démontrer à quel point le peuple français, lui, est viscéralement attaché à son égalitarisme mythique et imaginaire, tête de pont de valeurs révolutionnaires figées dans le sang de diverses insurrections populaires. Il y a un lien entre les français et la laïcité qui relève du romantisme, de l’idéalisme pur, de l’irrationnel, qu’il sera très difficile de briser sans graves mouvements de résistance.


C’est là où il est très dangereux de créer - de toutes pièces – un lien de causalité ou d’exclusion entre la laïcité et l’Islam de France, dans un contexte d’attachement irrationnel du peuple français de souche à des valeurs fondamentales fallacieusement présentées comme incompatibles avec l’Islam. La laïcité française est autant compatible avec l’islam qu’avec le bouddhisme ou le judaïsme. Un imam en djellaba n'est pas moins français qu'un prêtre catholique en soutane. Les musulmans français ne sont pas des ennemis de la laïcité, ils sont juste incompatibles avec l'idée romantique et idéale construite autour de celle-ci par des générations de français formatés à l'idéal jacobin qui ne conçoit pas qu'on vive sa religion au grand jour dans tous les aspects de sa vie sociale. Nous assistons depuis quelques années à une dérive particulièrement inquiétante de couverture médiatique de la position d’un parti comme le Front National, qui n’a jamais été aussi populaire dans les médias français depuis qu’il a glissé d’un discours anti-judaïque sous l’ère Jean-Marie Le Pen  à un discours anti-musulman sous l’ère Marine Le Pen.


Si les Mérah ou les Kouachi sont bien des musulmans, ce n'est pas ce qui les définit et explique leurs actes, motivés avant tout par leur rejet hyper-violent et nihiliste de la crapulerie vulgaire de la mondialisation. L’islamisme n’est qu’un symptôme d’un phénomène plus vaste, qui est celui de l'annihilation de tout récit collectif imaginaire face au rouleau compresseur du néant de la société marchande. Le wahhabisme et le salafisme sont les rejetons de la guerre culturelle et du déracinement massif résultant de l'expansion du turbo-capitalisme à travers le monde musulman. Déracinement physique pour des millions d’immigrés et déracinement culturel pour ces mêmes immigrés, ainsi que pour les populations qui sont forcées de les accueillir à grands renforts de discours culpabilisateurs, basés sur des mythes collectifs diviseurs, négatifs et incapacitants (la Shoah, l'Esclavage) propres à désactiver les anciens mythes fédérateurs.


Le problème n’est pas l’Islam, ni quelle conception de l'Islam - de quel droit des non-croyants iraient-ils imposer une vision particulière d'une religion à laquelle ils n'appartiennent pas ? On croit rêver - mais la mondialisation et l’hyper classe internationale qui la promeut et qui a besoin de détruire les identités culturelles et de diviser les peuples pour s’imposer. Elle a été bien aidé en cela en France par « la racaille », ce résidu du déracinement massif de populations qui fait régner la terreur en France depuis vingt ans dans un mutisme généralisé et avec une complaisance des pouvoirs publics qui ne cesse d'étonner les observateurs étrangers. Marx avait théorisé en son temps qu'il n'y a rien à attendre du lumpenprolétariat urbain, cette « canaille » dont on ne peut rien tirer et qui se fait l'allié objectif des oppresseurs des travailleurs. Un siècle et demi plus tard, l'analyse est d'une glaçante actualité.


Là encore, on ne saurait trop conjurer les français à ne pas s'engager sur la pente savonneuse vers laquelle on les pousse. Ce n'est pas parce que quelques individus au quotient intellectuel limité et dans un état de déculturation totale ont pu faire le glissement du rap à l'islamisme radical qu'il faille en tirer des conclusions sur une tendance naturelle des musulmans à la violence. Les musulmans de France sont des français comme les autres, tiraillés entre la nostalgie traditionnelle et les tentations du marché mondial, menacés d'acculturation par un phénomène totalitaire global et qui se cristallisent autour d'une identité qu'ils sentent menacés par l'intransigeance de la laïcité française, elle même motivée par le sentiment de menace pesant sur l'identité des français chrétiens. On en revient à la contradiction morbide qui enserre et étouffe tout le récit social collectif de la France de ce début de vingt-et-unième siècle.


Il est urgent de ne pas céder à l'irrationnel et d'inventer un nouveau paradigme qui fera à nouveau la fierté du peuple français dans sa globalité. Laissons le génie français s'exprimer à nouveau car nulle solution ne viendra de systèmes dépassés ! Si français chrétiens et musulmans s'entre-tuent dans dix ans, aucun des deux camps ne sera gagnant, quelle que soit l’issue des combats. Les seuls vrais vainqueurs seront ceux qui bâtiront sur les décombres et les cadavres des masses populaires la Nouvelle France©, débarrassée de son « exception culturelle » qui les dérange tant.


Il est temps de montrer à nouveau « qu'impossible n'est pas français ». Soit nous surpassons nos contradictions sur la base d'une refondation complète de nos valeurs en puisant au plus profond de notre héritage antique en assumant notre spécificité française face à la tentation mortifère de l'uniformisation par le vulgaire du mercantilisme terminal, soit nous périssons en tant que français, peuple et nation, système de valeurs, vision du monde, acceptant notre défaite collective et notre ultime soumission, la plus déshonorante de toutes. 






éléments n°154 est dans vos kiosques

Dossier : Le grand retournement, de 68 à Charlie Hebdo, la fin d’un cycle ?
Le grand bouleversement des idées, par Alain de Benoist
Ce qui frémit dans la jeunesse de notre pays, par Laurent Cantamessi
A nos amis anarchistes, par René Lebras

Entretien Zemmour - de Benoist : accords & désaccords


Vous trouverez dans ce numéro nos chroniques "littérature de genre" :

http://editions-metailie.com/auteur/john-burnside/http://www.ecorce-edit.com/Page-Clouer-l-ouest.html http://soleilprod.com/album/2954/s%C3%A9rie/DRUIDES+%28LES%29/titre/Les+Secrets+d%27orient?PHPSESSID=6f40c7d76488e5a3ca68686cbb3e3a30

L'été des noyés, John Burnside, Métailié
Clouer l'Ouest, Séverine Chevalier, Ecorce
Les Druides, l'intégrale, Lamontagne, Istin et Jigourel, Soleil Productions


 

jeudi 29 janvier 2015

Fabien Clavel - Furor - Le Châtiment des flèches

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Chronique parue dans le n°153 de la revue "éléments" :

www.revue-elements.com


La ferme-usine du futur

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Article paru dans le n°153 de la revue "éléments" :

www.revue-elements.com


mercredi 30 juillet 2014

Le thriller a-t-il tué le polar ?



Macabre découverte en ce début de troisième millénaire : le roman policier classique agonise dans les rayons de vos bibliothèques. Déjà, tous les soupçons se portent sur son frère sulfureux, le thriller. Enquête et analyse au coeur des enjeux éditoriaux de la fiction populaire criminelle.
 
Premier constat : le suspect brouille les pistes. La distinction entre polar et thriller pourrait passer pour jargonneuse. Une « querelle d'allemands » entre rejetons revanchards de l'impérialisme anglo-saxon, un simple débat esthétique, voire une évaluation du niveau de prostitution de son auteur dans un contexte marchand (où le thriller serait la simple version « commerciale » du polar, et son auteur un « social-traître » notoire).
Les différences entre polar et thriller ne sont ni spécieuses, ni esthétiques et n’ont rien à voir avec son potentiel de rentabilité économique. Les deux genres n’ont pas les mêmes fonctions auprès du lecteur. Si leurs conceptions du désordre sont compatibles et complémentaires, elles ne sont pas similaires, et donc non concurrentielles.


Le cas du polarDans le roman policier, « l'Enigme » est un meurtre (ou une série de meurtres). C'est l'évènement qui perturbe l'ordre du monde. Cette atteinte n'est pas acceptable pour le lecteur, qui va attendre sa résolution, c'est-à-dire l'identification du ou des coupables. Pour cela, son protagoniste principal (policier, détective, journaliste ou simple quidam) applique une méthodologie immuable, une « procédure » inspirée de la démarche policière, basée sur une successions de rencontres et d'échanges verbaux et de collecte de données.
Cette identification est participative : le lecteur essaye de désigner le coupable en même temps que l'enquêteur, voire avant celui-ci (le fameux : « ah, je le savais »), ce qui explique la popularité de ce type de roman, qu'on pourrait qualifier « d'interactif ». Si le récit conclut en désignant X comme « l'Ennemi » - d'après des observations concrètes, des témoignages recevables et des preuves matérielles - le lecteur adhère à cette conclusion puisqu'il y a lui même participé.
La fonction du roman policier est de proposer au lecteur un exercice de désignation participative d'un ennemi commun. Désigner l'ennemi, soit le fondement de toute démarche politique. Cette fonction permet d'expliquer la dimension dite fallacieusement « sociale » du genre. Certains ont en effet eu tout intérêt à remplacer le politique par le « social », le terme n'étant qu'un mot creux approprié par la novlangue d'ingénierie humaine des dominants qui souhaitent conserver un visage humain. 


Le thriller
Dans ce genre littéraire, « l'Enigme » est souvent multiple. Si meurtre il y a, celui-ci n'est qu'un sous-ensemble inaugural. L'ordre des choses a été bousculé mais sa perturbation inacceptable n'a pas encore été commise. Elle arrive par la suite et le lecteur ne peut concevoir qu'elle puisse se produire tant elle est terrifiante : ce sont les fondations mêmes des rapports de force qui sont menacées. Le monde du  personnage est en péril face à « l'Enigme » protéiforme qui se concrétise alors dans une machination ourdie par un groupe d'ennemis, vite identifiés (soit par une désignation antérieure au récit via l'actualité - par exemple le terrorisme, soit par désignation rapide dans le récit  lorsque le héros met à jour un complot mené par des ennemis déjà connus : les gouvernements, les militaires, les lobbys pharmaceutiques ou industriels, etc.).
Il s'agit alors d'empêcher que leurs plans ne se réalisent, de contrer leur attaque - dont on découvre peu à peu l'ampleur et la dangerosité. C'est cette course contre la montre face aux plans de « l'Ennemi » qui va caractériser la procédure narrative du thriller. Le protagoniste va devoir réagir en deux temps : survivre à la menace dans un premier temps, avant de la contrer pour sauver « son » monde.
La fonction du thriller est donc d'entretenir la peur de « l'Ennemi » en jouant sur les dimensions imminentes et paranoïaques de sa dangerosité. Cette fonction n'est ni moins politique, ni moins essentielle que celle du roman policier, comme l'ont démontré les « armes de destructions massives » de Saddam Hussein en Irak, les stocks d'armes chimiques de Bachar-El-Assad en Syrie ou la bombe atomique qu'on nous promet depuis plusieurs années aux mains de l'Iran.
Cette distinction éclaire les raisons pour lesquelles le polar a connu un essor dans les années trente, puis un renouveau dans les années soixante-dix, phases d'intenses questionnements politiques où les choix étaient multiples ; et pourquoi le thriller est revenu en force depuis la fin des années quatre-vingt, où l'effondrement terminal du bloc soviétique a proclamé une fin temporaire de l'histoire politique pour entrer dans une phase de globalisation marchande. Une post-modernité où la peur est l'un des principaux ressorts de l'acte d'achat chez les classes populaires, et où la peur est donc devenue nécessaire aux dominants pour un bon fonctionnement de la société mondiale.  

L’âge d’or du polar, avatar de la société bourgeoise
Pour expliquer le lent déclin du roman policier en termes de ventes, certains ont tenté d'évoquer la lassitude du lectorat, explication vite démentie par le nombre ahurissant de séries policières qui existent aujourd'hui sur des dizaines de chaînes de télévision, ou la lente érosion de la lecture chez les classes populaires face à la dite télévision.
Pourtant, le roman érotique Cinquante Nuances de Gray de E.L. James s'est vendu à plus de 40 millions d'exemplaires, le thriller ésotérique Da Vinci Code de Dan Brown s'est vendu à près de 90 millions d'exemplaires et le roman fantastique Harry Potter de J.K. Rowling à plus de 400 millions d'exemplaires. Ces trois romans sont des succès de « littérature populaire », preuves que les classes laborieuses ou moyennes lisent encore (et dans des proportions désormais globalisées).
Le déclin du polar s'explique surtout par le changement d'époque. L'après-guerre est  une époque de confort matériel marquée par l'affrontement de deux blocs idéologiques antagonistes, où les jeunes lecteurs ressentent le besoin qu'on leur explique quel camp choisir, et leurs parents qu'on leur confirme qu'ils ont fait le bon choix. Dans un contexte de société bourgeoise où la famille est encore une valeur de référence, la désignation de « l'Ennemi » est primordial pour le confort intellectuel de tous.
L'âge d'or du roman policier d'après-guerre, d'origine américaine, correspond à celui du maccarthysme, à un besoin des classes moyennes d'identifier les criminels et les dissidents pour qu'à chaque fin de roman on puisse restaurer l'ordre traditionnel. Une époque où les illustrateurs de collection poche, tels James Avati aux USA ou Michel Gourdon en France, créent des couvertures flamboyantes où se mêlent les délinquants juvéniles, les épouses infidèles, les strip-teaseuses, les mauvais garçons, et tous les archétypes possibles de la Tentation et de la Chute pour l'honnête homme d'alors. 

L’impasse du polar français : le néo-polar
A partir de la fin des années soixante, les jeunes auteurs français de roman policier sont presque tous issus du gauchisme politique. Cette génération intègre deux héritages : les « vieilles » Série Noire des années cinquante et  l'expérience de mai 68, ce qui lui permet de réaliser un hold-up idéologique en convaincant les lecteurs, les éditeurs et les attachés de presse que le roman policier est un genre forcément « social ». Ce glissement sémantique était nécessaire pour asseoir leur domination idéologique. Le terme « politique » laissait encore trop de champ libre aux potentiels empêcheurs de collectiviser en rond , il fallait un terme tout aussi parlant mais beaucoup plus réducteur, qui permette une association d'idée immédiate et obligatoire avec le marxisme, d'où la trouvaille du roman « d'intervention sociale » de Jean-Patrick Manchette. Il n'y croira pas très longtemps, mais ses adeptes en feront une véritable religion. Derrière l'agit' propagande, cette jeune génération gauchiste avait parfaitement compris que la fonction du roman policier était de désigner « l'Ennemi », et elle n'allait pas s'en priver. Inversant sans vergogne les codes du roman policier classique, elle a systématiquement mis en valeur les exclus, les marginaux, les délinquants, non plus pour servir d'épouvantails sur les couvertures, mais afin de mener « la révolte des masses contre l'ordre établi et l'oppression fasciste ».
Le néo-polar ne fut donc qu'un mouvement littéraire révolutionnaire, sans approche esthétique particulière ou novatrice (si ce n'est un « comportementalisme » hideux emprunté aux auteurs américains et venu du journalisme), et qui fut avant tout un cache misère pour beaucoup d'auteurs médiocres, dénués de style ou de puissance d'évocation, et dont le but était d'écrire des tracts politiques via le biais de fictions criminelles où « l'Ennemi » est toujours le même.
En l'espace de quelques années, le filon est épuisé et le genre finit par se caricaturer, avant de sombrer dans le totalitarisme. Il ne pouvait en être autrement : l'idéologie avait confisqué la fonction première du genre. Avec le néo-polar, le lecteur n'est plus « convaincu », il est sommé de « croire », sous peine d'être dénoncé comme « complice de l'Ennemi ». Le néo-polar cessa d'être populaire (les pauvres n'aimant bizarrement pas payer pour se faire insulter) pour devenir la propriété d'une classe aisée de fonctionnaires et d'universitaires, qui eurent alors beau jeu de fustiger la télévision pour tenter d'explication son abandon par les classes laborieuses.  
Au maccarthysme littéraire du polar des années 50 à destination du père de famille, le néo-polar français répondit par une crise d'adolescence à destination du fils rebelle. En l'absence de nouvelle vision de la structure narrative ou de nouveaux ressorts de l'intrigue, le néo-polar se condamne à n'être qu'une transition, pour ne pas dire un effet de mode. La littérature étant un art, la vraie révolution ne pouvait se faire qu'en matière esthétique. Les auteurs de néo-polars ne l'ont jamais compris, aveuglés par l'idéologie, ou n'en ont jamais eu les moyens littéraires, le néo-polar ayant surtout créé des vocations chez des esprits militants et non chez des esprits créatifs.

Le nouveau règne du thriller
La fin des années quatre-vingt marque le début du règne sans partage du thriller, forme régénérée du « roman de suspense ». L'instant historique de sa réapparition n'est pas anodin. Lorsque sortent en 1990 puis en 1991 deux adaptations cinématographiques à succès de thrillers américains ( A la poursuite d'Octobre Rouge », d'après un roman de Tom Clancy de 1984, et le « Silence des Agneaux » d'après une oeuvre de Thomas Harris écrite en 1988), les spectateurs ne savent pas qu'ils viennent d'assister à une passation de pouvoir narratif au sein de la fiction populaire.
Dans le premier, suspense classique sur fond militaro-politique, « l'Ennemi » est encore le bloc soviétique, c'est à dire un adversaire idéologique des américains. Dans le second, aux allures de polar mais devant tout au thriller, « l'Ennemi » est désormais une figure archétypale qui va s'imposer dans la majorité des fictions criminelles : celle du tueur en série. A l'aube de l'effondrement du communisme soviétique d'état, le Silence des Agneaux est un roman précurseur qui s'inscrit dans son époque charnière.
C'est le roman de la post-modernité politique, où la Russie se rallie à l'idéologie de marché la plus mafieuse, où la Chine prépare son nouveau règne industriel ultra-libéral. Puisque la guerre froide est désormais obsolète, puisque règne partout l'idéologie de la marchandise, voici venue l'ère des adversaires indistincts et anonymes, psychopathes tuant au hasard selon des logiques incompréhensibles. Le nouvel « Ennemi » de la fiction populaire est à l'image de son époque : absurde  et hyperviolent.  Sans ennemi extérieur, la société est condamnée à se dévorer elle-même, d'où la figure du personnage anthropophage,  « Hannibal le cannibale », pour incarner ce symbolisme.
Le ressort fondamental de l'identification conjointe du coupable entre lecteur et auteur s'efface pour laisser la place au seul suspense de l'ultime rebondissement. La démonstration rationnelle de la culpabilité est obsolète dans une société privée de toute possibilité de faire de la politique - puisqu'il n'y a plus qu'un modèle possible. Reste alors aux auteurs de fiction criminelle populaire la seule possibilité de jouer sur la peur de « l'Ennemi », qui est la fonction du thriller.
C'est de ce changement majeur dans l'appréhension du monde que va venir la contamination progressive du roman policier par les codes du thriller, parce que ceux-ci sont désormais les seuls à parler et intéresser les lecteurs, ils sont les seuls à bien se vendre, et vont entraîner de fait les éditeurs à vouloir « thrilleriser » leurs fictions policières à grand renfort de tueurs en série, de rebondissements et d'hémoglobine, tous les ressorts de la mise en scène de la peur, et non outils de déduction rationnelle.
En France, les mêmes qui n'admettent pas la fin du communisme d'état vont alors être ceux qui n'admettent pas le déclin du roman policier et du néo-polar. Face à la montée inexorable du thriller, ils ne pourront que se réfugier dans un élitisme pourtant aux antipodes de leurs soit disantes convictions (qu'on pourrait traduire par : « au peuple le thriller, à l'élite le Roman Noir »).
Le thriller s'est imposé parce qu'il correspond au nouvel ordre mondial, au nihilisme grandissant. Le thriller, par sa fonction et ses ressorts « spectaculaires » est la littérature parfaite du « sentiment imminent de la catastrophe générale » qui s'est emparé de beaucoup de populations mondiales, pas dupes du règne du « divertissement/abrutissement ». 

N'importe quel thriller correctement écrit dépeint désormais bien mieux le monde qui nous entoure et ses principaux enjeux que les sempiternelles enquêtes policières ou journalistique dont les modèles narratifs sont dépassés face à la dictature de l'image, de la mise en réseau, de la violence relationnelle, de la compétition permanente, de l'impérieuse nécessité du bruit. 
      
Le pouls du polar bat-il encore ?
Si nous poursuivons dans la voie d'un nihilisme croissant, celui-ci entraînera la dilution terminale du roman policier originel dans le thriller, le polar à l'ancienne se contentant d'une survivance sous perfusion via un marché de niche, en attendant peut-être la fin de la littérature elle-même dans l'indifférence et le bruit du spectacle permanent. 

Si nous estimons que le retour d'un questionnement politique, ou au moins la remise en cause du libéralisme comme modèle unique, est le prélude d'évènements qui annoncent une rupture et un monde nouveau, à l'image des années trente (le roman policier américain moderne a émergé de la crise de 1929, de l'exode rural massif, et a bénéficié de la seconde guerre mondiale pour s'imposer en Europe), il reste des raisons de croire encore à cette forme d'expression populaire. Un retour du politique, de la possibilité réaffirmée de faire des choix réels, réactiverait le besoin de désigner des ennemis propres (et non plus imposés par le marché), et donc un retour de la fonction première du roman policier.

Quelles formes esthétiques prendrait alors ce roman policier de demain ? C'est tout l'intérêt des prochaines années qui sont devant nous.



Synthèse d'une intervention au cercle Georges Orwell à Paris le 07 mai 2014.