jeudi 10 septembre 2015

Vogelsang - La mélancolie du vampire

Il est des romans qui vous font de l’œil, telle une inconnue mystérieuse croisée au hasard d’une rue, mais pour laquelle vous n’êtes pas prêts à franchir le pas, à faire l’effort de sortir de la robotisation de votre vie, à braver les us et coutumes en vigueur pour aller l’aborder. Jusqu’au jour où ces livres vous reviennent, simplement parce que vous devez les lire. C’est ce qu’il nous est arrivés avec ce Vogelsang - sous-titré La mélancolie du vampire. Lors de sa parution en 2012, son titre et sa thématique avaient exercé une certaine fascination sur notre esprit mais nous ne connaissions pas encore la plume vive et délicate de son auteur, et nous en étions restés à un désir confus, latent et contrarié. Patience étant mère de toutes les vertus, cette fiction fantastique a fini par prendre une place de choix dans notre pile à lire, y doublant sans vergogne des dizaines d’autres ouvrages pourtant bien enracinés.

Vogelsang est une fiction sur le thème du vampire qui choisit de rompre aussi bien avec le folklore guindé hérité de Bram Stoker et de l’époque victorienne qu’avec le super héroïsme juvénile bruyant et tape-à-l’œil des dernières productions littéraires et cinématographiques. Une histoire de vampire intelligente et mature, aussi féroce qu’élégante, en quelque sorte.

Chez Gérard, on ne devient pas vampire, c’est un privilège de naissance. Homo Necans est une espèce distincte d’Homo Sapiens, un prédateur naturel sous patronage lunaire sans rapport avec une quelconque nécromancie. La tâche du chasseur est d’autant plus aisée que son gibier ne cesse de s’abaisser à tous les niveaux : intellectuels, physiques, culturels. Derrière le récit fantastique du vampire en proie à une solitude et une nostalgie désespérée s’esquisse l’image en creux d’une effroyable humanité post-moderne : laide, bruyante, vulgaire et abêtie jusqu’au point de non-retour. Si la quête du baron de Vogelsang prend des airs d’impasse, elle demeure préférable à la sortie de route volontaire d’une humanité en proie à une fin de race généralisée et renonçant systématiquement à toute tentative de grandeur. Le contraste est des plus frappants entre l’élégance jusqu’au-boutiste du personnage principal et la vulgarité rampante de la masse humaine qui l’entoure. Si Vogelsang pouvait se fondre à loisir dans une humanité antérieure, c’est désormais presque impossible, non à cause de sa nature inhumaine, mais à cause de sa culture - autrefois commune - et qu’il a conservée au travers des époques, contrairement à ses proies acculturées au pas de charge par la mondialisation.

En littérature populaire, la figure du vampire n’est souvent qu’une métaphore caricaturale de la noblesse d’Ancien Régime - cloîtrée dans son château glacial, drapée dans sa cruauté congénitale et ses manières réactionnaires. C’est aussi en cela que Gérard se distingue et régénère le genre et le thème, faisant de son Vogelsang une fiction originale et aristocratique au sens le plus strict, avec ce que cela implique de maîtrise de soi, de cruauté nécessaire et d’absence de complaisance pour toute forme de médiocrité. C’est un récit d’une tristesse superbe et d’une nostalgie infinie, en parfaite adéquation avec une écriture fine et racée sur fond de chronique douce-amère d’une élite face à son déclin inexorable.

Vogelsang ou la mélancolie du vampire est un roman remarquable, ouvert par curiosité et terminé dans la fébrilité impatiente du découvreur de trésor. Une lecture forte et poétique, élégante autant qu’intransigeante. Un bref éclat d’ambre antique dans la vitrine à colifichets ambiante. Un plaisir rare et précieux, hors du temps et loin de la veule médiocrité qui nous submerge de toutes parts.

Vogelsang, ou la mélancolie du vampire, Christopher Gérard, l'Age d'Homme, 2012, disponible ici

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